LES EUROPÉENS D'AFLOU, ces oubliés de l'histoire

  Les européens d’AFLOU, ces oubliés de l’histoiress-1.jpga-3.jpg

Un jour, un ami m’a interpellé si je gardais encore les souvenirs de nos anciens voisins et amis d’enfance.  Seuls les bons souvenirs sont restés en moi, en dépit de mon âge. Ils sont indélébiles. Quand je commençais à lui citer nos voisins des années 50, mon ami resta un moment dubitatif puis me demanda de lui  raconter surtout les souvenirs  des voisins européens.  Effectivement, ces souvenirs sont lointains. Depuis qu’ils sont partis, personne ne s’est manifesté. Pourtant ils étaient nos voisins. Nous vivions ensemble dans un respect mutuel et de bon voisinage. D’ailleurs personne ne les  a forcés de partir et personne n’a laissé d’adresse pour communiquer car nous avons une responsabilité morale. Si mes souvenirs ne me trahissent pas, je commençais par la famille PETRI qui habitait à l’extrémité de la rue de Laghouat, près d’un jardin boisé. Le père très  connu à AFLOU était employé à l’E.G.A. c’était lui qui faisait marcher le générateur qui fournissait l’énergie électrique à toute la ville et c’était lui aussi qui dirigeait le cinéma d’AFLOU.  Je ne connais rien de particulier sur cette famille, sauf que l’un de ses fils (Alfred ou Fernand) a travaillé à la préfecture de Marseille. Leur voisin d’à côté  s’appelait François HERNANDEZ. Il a travaillé dans les chantiers d’alfa. Je me rappelle que son fils  s’appelait Jean Claude, il était moins âgé que moi. C’était un enfant gâté et pleurnichard. Sa mère  s’en fichait de lui. C’était une arabe  (bent lamri)  qui le berçait  et le transportait, à longueur de journée, sur son dos.  Dans le même quartier, à quelques mètres de François, résidait madame BENHAMOU, née Etoile. Une femme ravissante qui bossait durement pour subvenir aux besoins de ses quatre filles :  Clairette, Giselle, Bertoune et Josiane. Clairette l’ainée travaillait dans la couture et fabriquait de petits accessoires pour compléter les trousseaux féminins. D’ailleurs c’était elle qui nous  a aidés à coudre les drapeaux et  fanions  de l’Algérie indépendante qui pavoisaient à l’époque les  rues et les places d’AFLOU. Les autres filles, en bas âge, continuaient à fréquenter les bancs de l’école. La dernière fois que j’ai  vue Madame Etoile, c’était en 1964 à Savines-le-Lac.  Elle était venue exprès me voir pour s’enquérir  des nouvelles d’AFLOU et celles de nos parents. Nostalgie oblige. Je me rappelle quand elle m’a vue, elle éclata en sanglot et  son visage  imbibé de larme de joie. Aussi, si mes souvenirs sont bons,  je n’oublierai pas la sympathique partie de pêche au bord du lac avec le mari de Clairette. Depuis lors, je n’ai plus entendu parler d’elle.  Sur le côté gauche, par rapport à l’entrée principale de notre demeure, habitait  Miguel GARCIA, maçon de son état. Son fils Lucien un peu plus âgé que moi, avait l’âge de mon cousin Boualem,  c’était son meilleur ami depuis leur plus jeune âge. Ils fréquentaient à l’époque le lycée de TIARET. Nous nous voyons que durant les vacances scolaires. On s’amusait follement à des jeux puérils  et on allait au cinéma ensemble.

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Leur dé

part précipité n’avait aucune motivation car personne ne les a obligés de partir. Au contraire, mon oncle veillait à leur sécurité. Des consignes ont été données aux moudjahidine quand il les recevait discrètement chez nous. Madame Etoile en savait beaucoup  sur l’activité nocturne de ces groupes car notre demeure était le lieu de concertation de l’ALN et c’est à partir de là qu’ils s’approvisionnaient en nourriture et médicament.  Il  a été demandé à ces groupes armées, en cas d’accrochage avec l’armée coloniale, de ne pas s’approcher de nos voisins ni tirer de coup de feu devant leurs portes  pour ne pas les effrayer.

Il est important de rappeler à nos amis d’enfance et à nos voisins que les terribles souffrances, les misères et les humiliations avaient touché les arabes plus que les européens. Si vous n’étiez pas au courant, je crois qu’il est temps que vous le sachiez maintenant.  Ne dites pas que vous ignorez  les centaines de familles parquées comme du bétail à l’intérieur du fil de fer barbelé qui encerclait jadis la ville d’AFLOU. Ces familles souffraient énormément de froid et de famine. Beaucoup ont été atrocement torturés et mutilés et d’autres mourraient dans l’indifférence. C’étaient des civils  privés de leur terre laquelle ils tiraient leur pitance. Leurs tentes et leurs fermes  entièrement brulées sans que personne ne s’y opposait.     Je ne fais le procès de personne car dire la vérité n’est pas forcément cultiver la haine. Vos enfants étaient avec nous quand le capitaine PAGEZ  officier  du 5ème bureau tenta d’interrompre les cours de classe pour nous emmener voir ces gens qui tendaient la main et hurlaient leur souffrance. Cette action avait un but, en quelque sorte un avertissement pour celui qui tenterait de se soulever contre le pouvoir colonial.  Toutes ces «  atrocités » ont été commises par un pays soi-disant civilisé.

 Aucun civil parmi les européens n’a fait l’objet de menace. Aucun n’a été tué ni torturé ni blessé ni même menacé et j’assume.   Le drame de la guerre nous fait parfois rafraichir la mémoire. « La mémoire est une plante fragile que l’on a intérêt à cultiver sans cesse »  (Chateaubriand). Effectivement, aucun européen n’a été menacé. Je me dois de citer, en exemple,  le cas de Monsieur LEFORT qui travaillait à la SAP. Je me souviens de lui quand il fait disperser les orages de grêle à l’aide de fusées paragrêles.  Il habitait avec sa famille à l’extrémité de la ville dans un endroit risqué. Son fils Claude était de ma classe.

Les Hernandez : Achille et Emmanuel étaient propriétaires de l’établissement « Hôtel du djebel Amour »  et géraient une station-service. Ces gens travaillaient paisiblement et personne ne les a offensé jusqu’au jour où ils quittèrent AFLOU de leur propre gré. Leur établissement était réservé exclusivement aux européens. Les arabes n’étaient pas admis.

 Madame VESQUE  employée à la poste, était  une femme respectable et vivait avec ses enfants Pierre et Robert. Elle habitait  en face de l’oued Medsous,  endroit très risqué, sombre  et aussi un passage obligé pour les moudjahidine.

Un autre européen, dont le nom de famille m’échappe. Il habitait au centre-ville et on l’appelait autrefois RAYMOND le père d’Emma. Sa fréquentation douteuse avec les officiers et les agents du 2ème bureau  lui attirait beaucoup de méfiance et pourtant  sa fille Emma se pavaner dans les rues obscures et mal sécurisées.

 

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GAMRA, une coquette fille d’origine juive, libertine aux rencontres douteuses. Elle ne fréquentait que des officiers militaires et habitait toute seule dans une rue mal sécurisée et risquée. Lors d’un raid nocturne, il y avait plusieurs blessés et quelques maisons fracturées dans son voisinage. On savait pertinemment  que GAMRA fréquentait des militaires mais personne ne lui a fait du mal.   

 Ce qui nous irait bien, c’est que la haine ne nous habite pas. On n’est pas de nature haineux. C’est notre religion qui nous a instruits. Le cas de LAYANI Joseph, un juif qui a fait beaucoup de mal aux Aflouèns . Beaucoup se souviennent de lui et de ses stigmates. Il a travaillé au 2ème bureau et au dob.  Il détenait un bar au coin de la rue de Tiaret. Le fameux Snack bar très fréquenté par des européens et des officiers militaires. Il était plusieurs fois dans la mire de tir et on l’a épargné parce qu’il était civil. Le soir du mois de Mars 1958, trois arabes à cause d’un félon ont péri dans un attentat. Ils étaient dans un magasin à quelques mètres du bar. Les moudjahidine auraient pu tirer sur LAYANI ou lui balancer des grenades, mais Ils ne l’avaient pas fait.

Le même soir, lors de leur incursion, en traversant  une rue obscure où habitait Madame ANTOINE, propriétaire d’un bar, les moudjahidine l’avaient aussi épargné et pourtant sa voisine une prostituée arabe avait reçu deux balles dans la jambe. Le fils de Madame ANTOINE qui s’appelait PIERROT  travaillait dans les renseignements. Beaucoup ont été victimes de ses exactions et ses voisins ne le voyaient pas d’un bon œil.  

Beaucoup, contrairement aux intentions malveillantes  de certains « ultras », avaient  manifesté le désir de rester et de mourir à AFLOU en dépit des divergences dans les traditions, la religion etc. Il faudrait que je cite des cas avérés :   LAYANI Eliahou, propriétaire du bar  « le boulodrome »  a quitté AFLOU bien après le 5 juillet, fête de l’indépendance.  Il vivait en harmonie avec ses voisins et il le répétait à qui voulait l’entendre que si ce n’était sa santé et son âge avancé il ne quitterait jamais AFLOU. Un autre cas celui de COHEN Aaron qui gérait paisiblement son entreprise de teinturerie traditionnelle. Il ne voulait pas quitter AFLOU et a vécu  jusqu’au jour où il rendit  l’âme le 2 septembre 1992 à l’âge de 88 ans.

Ces européens et ces juifs que nous avons côtoyés  et fréquentés étaient nos voisins, en dépit des divergences dans les traditions, la religion etc. Nous partagions avec eux les moments de joie et les moments de malheur et réciproquement. D’autres avaient des ambitions celles de rester et mourir à AFLOU, mais le destin en a décidé autrement ; ils avaient quitté cette ville qu’ils aimaient tant, les larmes aux yeux. Une séparation tragique, un drame, une passion, une déchirure qu’il n’était facile d’oublier. On évoque aujourd’hui, avec nostalgie, la période que nous avons vécue ensemble, où il faisait bon vivre.

Il ne reste plus rien d’eux, sauf leur souvenir et leur cimetière qui résiste aux outrages du temps.

« Un monde qu’ils ont contribué à façonner mais n’ont pas vécu pour le voir se réaliser » J.R.SLAUGHTER.

Notre génération se souviendrait du mois de Mars 1962, quand la foule en liesse fêtait dans le calme et manifestait sa joie le jour du cessez-le feu. Le colonialisme, qui a mal digéré sa haine, assassina de sang-froid un Aflouèn, un civil père de famille. Ce dernier appartenait au mouvement pacifique non violent.  Les « ultras » l’avaient qualifié de  VICTIME COLLATERALE.

Ceci n’est qu’un aperçu et un petit rappel de l’histoire. Souhaitons que nos amis d’enfance et nos voisins nous pardonnent et qu’ils sachent que les malheurs et les souffrances ont été partagés et  personne n’a été épargné de cette tragédie.  Nous avons tous été  victimes de la bêtise humaine.

   L. Djelloul AFLOU 03

 

Commentaires (10)

1. Amin 09/10/2015

C'est effectivement une tragédie mais les trois arabes assassinés en 1958 n'avaient-ils pas de noms?

2. Hannah Clark (site web) 24/08/2015

Merci de ce témoinage intéressant, M. Djelloul.

Au cas où "wodel" reviens sur le site... Je suis en train de préparer un livre sur l'histoire des adjoints techniques de la santé publique algériens, et je m'intéresserais beaucoup à ce que vous avez dit sur votre grandpère. Je vous serais très reconnaissante de me contacter. J'ai fouillé dans plusieurs archives en Algérie, France, et le Maroc et peut-être il y a dans ma base de données des documents qui concernent votre grandpère.

Merci à tous.

3. VACOSSIN 28/03/2015

Merci de parler si bien d'Aflou. J'y ai vécu : ma mère travaillait à la mairie.

4. wodel 20/09/2014

messieurs moi je ne suis pas d'aflou mes je garde de bon souvenir et des photos de cette région parce que mon grand père a travailler comme adjoint technique de la santé a l'époque de 1937 et j'ai des photos de lui avec des européen a l'époque c quelq'un a vécu bien ce moment il me contacte merci mes amis .

5. PERES 10/06/2014

Je suis un descendant de la famille Hernandez, du côté de ma mère.
Merci pour votre récit.
Est-ce la famille Hernandez sur la photo noire et blanc??

6. Djerboua Tahar Ben Embarak 15/04/2014

Merci pour ce petit rappel de l histoire que je ne connaissais pas.Je suis originaire d aflou et c est une ville que j aime enormement . Monsieur Djelloul je ne vous connais pas personnellement mais apres avoir lu ce que vous avez ecrit je peux imaginer ce qu etais aflou autrefois les personnes ainsi que la ville .Merci encore car aujourd hui l avenir me parait assez sombre mais de savoir que des hommes courageux existe encore cela redonne espoir .

7. Abdelkader 05/02/2014

Bonjour à tous,,,
Je remercie monsieur L , Djelloul pour ces efforts...je lance un appel à monsieur Bernard pour lui dire qu'Aflou est prête à vous recevoir à bras ouverts ,,j'aimerai bien correspondre avec vous
Email: abdelkader0303@hotmail.fr

8. ahmed 15/12/2013

j'ai lu presque tout et je trouve que c'est très intéressant. Merci pour tout ce rappel historique notamment sur les personnes qui ont fait du bien à cette région (d'autres du mal bien sûr)
Cher Djelloul je vous encourage à écrire ,je sais comme c'est difficile de se documenter, de trier et de faire une synthèse pour arriver à un résultat meilleur. Bon courage !

9. bernard 24/11/2013

bonjour
la tristesse est partagee
Aflou est toujours dans nos pensees
mon plus grand vœux c est de correspondre avec
un habitant d aflou pour faire des echanges
merci:

10. mouiata 06/05/2013

merci

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